Lunettes Meta : plus besoin de baisser la tête, et c'est bien le problème

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Lunettes Meta : plus besoin de baisser la tête, et c'est bien le problème

Image : Meta, extrait du spot « Eyes on the ball, phone in your bag »

Dans les tribunes d'un match de tennis, une forêt de smartphones brandis à bout de bras. Tout le monde filme le point, presque personne ne le regarde vraiment. Au milieu, une spectatrice garde les mains libres et les yeux sur le court. Sur son nez, une paire de lunettes Meta. Le titre de la pub tient en une ligne : « Eyes on the ball, phone in your bag ». Les yeux sur la balle, le téléphone dans le sac.

La promesse n'est pas nouvelle chez Meta. En février, pour sa campagne du Super Bowl, la marque invitait déjà les fans à arrêter de regarder le match à travers l'appareil photo de leur téléphone : les lunettes capturent le moment, vous restez présent. Le smartphone n'est plus le héros de la pub. Il en est devenu le méchant.

Meta a raison, et c'est bien ça qui dérange

Sur le constat, la pub vise juste. Regarder un concert ou un match à travers un écran de six pouces est absurde, et tout ce site repose sur cette idée. Une spectatrice tête relevée au milieu d'une foule qui regarde son téléphone : c'est une image que nous aurions pu signer.

Sauf que celle qui nous la vend est l'entreprise qui a bâti son empire sur les têtes baissées. Facebook, Instagram, le fil infini, les notifications : Meta a passé vingt ans à apprendre à capter votre regard sur un écran. Quand cette même entreprise vous explique que l'écran est le problème, elle ne change pas de métier. Elle change de support.

Le téléphone, d'ailleurs, ne disparaît pas. Il est dans le sac, mais il travaille : pour l'essentiel de leurs fonctions, les lunettes ont besoin d'un smartphone et de l'application Meta AI.

Ce n'est pas le futur, c'est aujourd'hui

Les lunettes connectées ne sont plus un gadget de salon high-tech. EssilorLuxottica, qui les fabrique avec Meta, en a vendu plus de 7 millions de paires en 2025, contre environ 2 millions sur les deux années précédentes réunies.

À sa conférence Connect, fin septembre, Meta a annoncé plus de cent modèles de lunettes d'ici la fin de l'année, sous les marques Ray-Ban, Oakley et Meta. Les Meta Ray-Ban Display, celles qui affichent des informations directement dans le verre, s'ouvrent à la commande en ligne en France.

Surtout, Meta prépare l'arrivée de Muse, son agent d'intelligence artificielle, sur ses lunettes. Le principe : vous prononcez son nom, et Muse agit sur ce que vous regardez. Un produit en rayon, un prospectus dans la boîte aux lettres : l'agent vous aide à l'acheter, grâce à des partenariats avec Walmart, Sephora ou Instacart. Meta a même présenté Muse Charm, un petit objet de poche qui ne sert qu'à parler à l'agent.

Pas d'écran à déverrouiller, pas d'application à ouvrir, pas de clavier. On ne baisse plus la tête. En juin, nous évoquions cette bascule vers des assistants sans écran comme une tendance de fond. Quatre mois plus tard, elle est en rayon.

Quand l'interface disparaît, la friction aussi

Le smartphone a un défaut qui est aussi sa seule vertu : il se voit. Pour l'utiliser, il faut le sortir, le déverrouiller, baisser les yeux. Chaque geste est une petite friction, et un signal. Vous savez que vous êtes en train de l'utiliser. Votre entourage aussi.

Des lunettes pilotées par un agent vocal suppriment tout ça. Plus de geste, plus de moment identifiable où l'on « est sur son téléphone ». La sollicitation passe par l'oreille, sans interrompre le regard. Et un écran qu'on ne voit plus, on ne sait plus quand le poser.

Un agent, en plus, n'attend pas toujours qu'on lui parle. Meta présente Muse comme un assistant qui vous aide, de manière proactive, à atteindre vos objectifs. La question est simple : quels objectifs, et fixés par qui ? Quand un assistant propose d'acheter ce que vos yeux viennent de croiser, c'est le magasin qui vous suit du regard. Le fil infini n'a pas disparu. Il a changé de forme : il ne défile plus sous votre pouce, il vous parle à l'oreille.

L'économie de l'attention n'a jamais eu besoin d'un écran. Elle a besoin de votre temps. Et un objet porté sur le visage du réveil au coucher en offre bien plus qu'un téléphone que l'on finit par poser sur la table.

Et les enfants dans tout ça ?

Officiellement, Meta réserve ses lunettes aux plus de 13 ans. Dans les faits, les enfants les croiseront bien avant : sur le nez de leurs parents, à la maison, au parc, à la sortie de l'école. Un parent qui lève son téléphone pour filmer, l'enfant le voit. Un parent dont les lunettes filment, beaucoup moins, malgré le petit témoin lumineux.

Puis viendra l'adolescent de 13 ou 14 ans qui recevra sa propre paire. Tout ce que les parents ont appris à encadrer passe par l'écran : le temps d'écran, les applis installées, le téléphone posé loin de la table du dîner. Comment mesurer le temps d'écran d'un appareil qui n'en a pas ? Comment savoir ce qu'un agent murmure à l'oreille d'un ado ?

La question n'a rien de théorique. En août 2025, Reuters révélait qu'un document interne de Meta autorisait ses chatbots à tenir des conversations « romantiques ou sensuelles » avec des enfants. Meta a reconnu l'authenticité du document et retiré ces passages après les questions de l'agence. L'entreprise qui veut placer un agent à l'oreille de chacun est celle-là.

Côté loi, le cadre a toujours un temps de retard. En France, l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, votée en juillet, a été censurée par le Conseil constitutionnel le 14 août. Et même réécrit, un texte pensé pour des applications et des fils d'actualité aura bien du mal à saisir un assistant vocal logé dans une monture. Un agent n'est pas un réseau social. Il peut pourtant capter autant d'attention.

Notre avis

Relever la tête est un vrai progrès, et nous n'allons pas reprocher à une pub de dire ce que nous répétons depuis des années. Mais l'écran n'a jamais été le cœur du problème. Le problème, c'est un appareil conçu pour décider à votre place du moment où il vous sollicite. Retirer l'écran sans toucher à cette logique, c'est rendre la dépendance plus discrète, pas la faire disparaître. Nous l'écrivions déjà en juin : la dépendance la plus tenace est celle qu'on ne peut pas arrêter, faute de quoi fermer.

La bonne question n'est donc plus « écran ou pas écran », mais : est-ce que cet objet fait ce que je lui demande, puis se tait ? Un dumbphone, un Light Phone 3, un appareil photo, une montre : ils attendent qu'on vienne à eux. Un agent proactif, par construction, vient à vous.

Pour les enfants, la règle la plus utile reste la plus simple : des objets qui font peu de choses, dont l'usage se voit, et que les parents comprennent. C'est moins futuriste qu'une paire de lunettes qui parle. C'est aussi pour ça que ça marche. Notre page Parents rassemble les appareils que nous recommandons à cet âge.