Le numérique a longtemps été perçu comme un outil neutre, vecteur d'innovation et de connectivité mondiale. Dans Géopolitique du numérique. L'impérialisme à pas de géants, publié aux Éditions de l'Atelier en 2023, Ophélie Coelho renverse cette perspective et livre une analyse documentée : derrière les interfaces lisses et les promesses d'un monde meilleur, ce sont des logiques de puissance, de contrôle et de dépendance qui dominent.
Chercheuse indépendante associée à l'IRIS et au Centre Internet et Société du CNRS, Ophélie Coelho s'appuie sur un parcours mêlant relations internationales, histoire des sciences et expérience professionnelle dans l'industrie tech. Elle expose comment les grandes multinationales du numérique, des GAFAM aux acteurs moins connus comme Starlink ou Palantir, ont pris une place stratégique autrefois réservée aux États. Infrastructures, données, satellites, câbles sous-marins, plateformes sociales : ces entreprises sont devenues des puissances géopolitiques à part entière, développant de véritables stratégies d'expansion territoriale comparables à celles des grands empires.
Ce n'est plus seulement une guerre économique. C'est une redéfinition des rapports de force mondiaux, où les câbles sous-marins sont devenus plus stratégiques que les pipelines, et où les plateformes privées exercent un soft power d'une efficacité redoutable.
Une lecture pour reprendre du recul
L'un des grands mérites de cet ouvrage, c'est qu'il pose les bonnes questions sans verser dans l'alarmisme stérile. Ophélie Coelho retrace avec pédagogie l'évolution du rapport entre États et entreprises technologiques, des premières collaborations publiques à la montée en puissance de plateformes devenues incontournables. Elle montre comment, dans des contextes aussi variés que la guerre en Ukraine, la censure en Chine ou la dépendance logistique de l'Afrique, ces acteurs privés imposent leur propre logique, souvent sans contrôle démocratique.
Le livre donne des clés pour comprendre les nouvelles dépendances numériques, celles liées à l'hébergement, à la connectivité, aux systèmes d'exploitation ou aux outils collaboratifs. Il met aussi en lumière des angles morts du débat public : souveraineté numérique, fragmentation du web, diplomatie des câbles, hégémonie des logiciels propriétaires.
Une critique lucide, une vision engagée
Ce n'est pas un livre neutre. Et c'est tant mieux. Ophélie Coelho assume une posture critique qui dérange parfois, mais qui fait mouche. Elle plaide pour une résistance stratégique, un réarmement numérique des États, et plus largement une repolitisation des choix technologiques. Elle n'oppose pas progrès et prudence, mais invite à réinterroger les infrastructures invisibles qui structurent nos sociétés, de la gestion du cloud aux data centers, dont l'empreinte environnementale constitue un risque supplémentaire dans un monde qui se réchauffe.
Le style est direct, sans jargon excessif. Malgré la densité des références, le propos reste très accessible, ce que confirment les lecteurs et les recensions académiques, qui saluent unanimement l'équilibre entre rigueur scientifique et clarté pédagogique.
Pour qui ?
Pour ceux qui veulent comprendre le rôle des Big Tech dans les relations internationales. Pour les curieux du numérique souhaitant dépasser la vision purement technique ou économique. Pour les étudiants, chercheurs, journalistes et décideurs intéressés par la souveraineté numérique. Et pour tout lecteur qui sent confusément que quelque chose ne tourne pas rond dans notre rapport aux technologies, et veut mettre des mots, des faits et des noms sur cette intuition.
Géopolitique du numérique est un essai aussi éclairant qu'inquiétant, qui montre avec précision comment les multinationales technologiques ont déplacé les lignes du pouvoir mondial. En alliant rigueur intellectuelle et clarté pédagogique, Ophélie Coelho propose une lecture essentielle pour quiconque souhaite comprendre le monde numérique tel qu'il est réellement, et non tel qu'on nous le vend.