La routine idéale qui maximise chaque minute de la journée est un mythe. Se tenir en permanence à des standards quotidiens inatteignables nous épuise, tout simplement. C'est de ce constat que part I Didn't Do the Thing Today, publié en janvier 2022 chez Penguin Random House. Pas un manifeste anti-technologie, pas une injonction au slow living. Un livre qui prend la question à la racine : pourquoi sommes-nous convaincus qu'une journée "bien faite" ressemble à quelque chose de précis, et d'où vient la culpabilité quand elle ne ressemble pas à ça ?
Les chapitres s'organisent autour de critiques douces des grandes notions de la productivité : "La recherche désespérée de la routine idéale", "Le mythe de l'équilibre", "Les règles sévères de la discipline". Dore n'est pas contre l'idée d'accomplir des choses. Elle s'interroge sur le prix psychologique que l'on paie quand on les transforme en mesure de sa propre valeur.
Il n'y a rien de fondamentalement mauvais dans le fait d'être productif, nous en avons tous besoin. Mais quand on confond productivité et valeur personnelle, on ne sera jamais à la hauteur. Cette "obsession du faire" peut nous laisser épuisés, insatisfaits, inadéquats, et seuls.
Le livre est traversé de concepts concrets et mémorables. L'un d'eux : la méthode "Eat the Clotted Cream", contrepied à la méthode "Eat the Frog" popularisée par Brian Tracy, qui suggère de commencer la journée par sa tâche la plus redoutée. Dore propose l'inverse : commencer par ce qui délecte. Inspirée par un fermier qui commençait sa journée avec une cuillère de clotted cream sur son porridge, l'idée est simple : si on commence en se disant que la journée ne peut pas être meilleure que ça, on a plus de chances de créer une journée à la hauteur de cette humeur.
Autre concept fort, emprunté à la psychologie cognitive : l'effet Zeigarnik, cette tendance du cerveau à maintenir actives les tâches non terminées, à ressasser ce qui reste ouvert bien plus que ce qui est fermé. Dore montre comment nos to-do lists exploitent mécaniquement cette vulnérabilité, nous tenant dans un état d'alerte permanent qui finit par être son propre objectif.
Elle propose aussi de retenir qu'on ne peut pas gaspiller du temps par avance, une idée empruntée à Arnold Bennett : on peut tourner une nouvelle page chaque heure si on le décide. Quelques heures passées à s'inquiéter plutôt qu'à commencer ? On tourne la page. Bloqué dans les transports, en retard ? On tourne la page.
Ce qu'il y a dans le livre
Le livre ne se lit pas comme un manuel. Il se lit comme une conversation avec quelqu'un qui a cherché, longtemps, et qui partage ce qu'il a trouvé. Dore a contribué à des colonnes et reportages pour Sunday Life, BBC WorkLife, ArtsHub, 99u et Womankind, entre autres, et organise des ateliers sur la créativité et les approches douces des routines de travail. Cette expérience de journaliste et d'intervieweuse donne au livre sa texture particulière : des dizaines de voix de créatifs, d'artistes, de penseurs, tissées dans une réflexion personnelle.
Dore décrit ses propres années passées à essayer de perfectionner une routine, avant de réaliser que les "possibilités élastiques" fonctionnent mieux pour elle que les routines rigides. Pour ceux qui se reconnaissent dans ce parcours, le livre résonne différemment des conseils de Cal Newport ou de David Allen.
L'un des passages les plus marquants porte sur l'identité. Quand on lie ce qu'on est à ce qu'on fait, on entre dans une spirale du "si seulement". On se dit coureur, puis on se fustige quand on ne court pas chaque jour. On se dit écrivain, et on se juge quand on n'écrit pas. L'erreur est de se définir avec des noms, alors qu'on est des verbes : pas un coureur, mais une personne qui court ; pas un écrivain, mais une personne qui écrit. Notre sens de nous-mêmes n'a pas à dépendre de ce qu'on a accompli dans la journée.
Pourquoi Madeleine Dore ?
Depuis 2014, Dore questionne les penseurs créatifs sur la façon dont ils naviguent leurs journées, sur son blog Extraordinary Routines et son podcast Routines & Ruts. Ses interviews, expériences de vie et articles ont été publiés dans Sunday Life, Womankind, BBC, et d'autres. Ce livre est la synthèse de huit ans de terrain.
Cal Newport, Johann Hari, Oliver Burkeman : il y a de très bons livres sur l'économie de l'attention et le rapport au temps. Oliver Burkeman lui-même, auteur de Four Thousand Weeks, qualifie ce livre de "remarquable combinaison : en partie charge contre notre culture d'agitation frénétique, en partie consolation pour les jours où les choses ne se passent pas comme prévu, et aussi le meilleur type de guide de productivité, rempli de conseils pour s'attaquer à ce qui compte vraiment."
Ce que Dore apporte en plus, c'est la douceur et la précision du vécu. Elle n'écrit pas depuis une position de maîtrise. Son but n'est pas de vous convaincre de renoncer à vos ambitions, mais de les tenir plus légèrement, de les laisser bouger et changer, et de ne pas traiter l'échec à faire la chose aujourd'hui comme une raison de culpabilité.
Pour quelqu'un qui passe du temps sur notre site, ce livre parle directement. La surcharge numérique et la surcharge d'intentions partagent la même logique : l'idée qu'on devrait toujours pouvoir faire plus, être plus disponible, plus accompli. Réduire ses usages numériques, c'est aussi réapprendre à accepter une journée imparfaite.
Verdict Dumbphone.fr
Ce livre ne va pas vous donner un système. Il ne va pas non plus vous libérer définitivement de toute ambition. Ce qu'il fait, c'est déplacer doucement le regard : de ce qu'on n'a pas fait, vers ce qu'une journée contient vraiment. Il n'y a pas de point final à nos journées tant qu'on les vit. À la fin de l'une, on se retrouve au point de départ d'une autre. Ce qui se passe entre les deux, c'est ce qu'on appelle la vie.
Pas de dogme, pas de perfection exigée. Juste une voix honnête, bien documentée, qui dit : vous n'êtes pas en retard sur votre propre vie. Et si vous cherchez à passer moins de temps sur votre écran, commencer par vous alléger de la culpabilité de ne pas en faire assez est peut-être le premier pas.