Il y a une expérience assez rare en lecture : tomber sur un texte qui décrit votre vie quotidienne alors que son auteur est mort avant que la chose existe. C'est ce que produit ce petit livre. Georges Bernanos l'écrit au Brésil, où il vit en exil depuis 1938, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il paraît là-bas en 1946, puis en France l'année suivante. À cette date, il n'y a ni télévision de masse, ni ordinateur personnel, ni réseau, ni notification. Et vous lisez quand même votre propre rapport à l'écran, page après page.
Sa thèse tient en une phrase
« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »
Tout le livre est là. Bernanos ne s'en prend pas aux machines, il s'en prend à une civilisation qui organise la vie entière autour de l'action, de la vitesse et du rendement, et pour qui le temps passé à ne rien produire est du temps perdu pour la collectivité. Il appelle ça la Civilisation des Machines. Ce qu'elle attaque n'est pas votre liberté d'agir, écrit-il, mais votre liberté de penser. Formule voisine, restée célèbre : « Un monde gagné pour la Technique est perdu pour la Liberté. »
Le passage le plus troublant est celui sur la vitesse. Bernanos imagine ses contemporains s'extasier devant le progrès : « Paris-Marseille en un quart d'heure, c'est formidable ! » Et il répond, en substance, que si l'on court si vite, c'est qu'on se fuit soi-même. Remplacez le train par le fil d'actualité et vous obtenez la meilleure description du scroll compulsif écrite au vingtième siècle.
Ce que ça change à votre façon de poser le problème
La plupart des livres sur les écrans partent d'un constat chiffré : tant d'heures par jour, tant de déverrouillages, tant de dopamine. Bernanos, lui, déplace la question. Le problème n'est pas la quantité d'écran, c'est ce que l'écran occupe : la place où se logeait autrefois une vie intérieure. Ce déplacement est utile, très concrètement. Il explique pourquoi couper les notifications ne suffit jamais, et pourquoi une journée sans téléphone peut être franchement pénible avant d'être agréable. Vous ne récupérez pas du temps, vous récupérez un espace mental que vous ne savez plus habiter.
Deuxième chose que le livre fait bien : il désamorce l'argument du « c'est nouveau, on s'adaptera ». Vous tenez la preuve qu'en 1944, sans avoir vu un seul smartphone, un homme avait déjà identifié la logique. Ce n'est pas une question de génération ni d'application mal conçue. C'est une pente ancienne, et ça se discute autrement.
Si le sujet vous intéresse par le versant matériel plutôt que par le versant philosophique, nos téléphones minimalistes et le reste de nos conseils lectures prennent le relais.
Nos réserves
Ce n'est pas un essai, c'est un pamphlet. Bernanos ne construit pas, il charge. Il digresse, il se répète, il interpelle son lecteur en l'appelant « imbécile » à peu près toutes les dix pages. Quand la colère porte, c'est magnifique. Quand elle tourne à vide, on décroche. Attendez-vous à des pages superbes voisines de pages pénibles.
Une bonne moitié du livre parle de la France de 1944. L'armistice, Munich, le pétainisme, la méfiance envers les Anglo-Saxons, les règlements de comptes avec des figures que plus personne ne situe. Sans un minimum de contexte historique, ces passages sont opaques, et ce sont eux qui font abandonner le livre en cours de route.
Le texte a vieilli par endroits, y compris mal. Il y a chez Bernanos une mystique nationale, une idée de la France comme essence spirituelle, qui a beaucoup moins bien tenu que sa critique de la technique. Et on y trouve au détour d'une page une remarque sur les révolutionnaires russes « presque tous juifs » qui date le texte crûment. Ce n'est pas le cœur du livre, mais ne vous attendez pas à un auteur lisse.
Ajoutons une quatrième chose qui n'est pas un défaut mais qu'il faut savoir : Bernanos ne propose rien. Aucun programme, aucune méthode, aucun conseil pratique. Il diagnostique, c'est tout.
Pour qui ?
Pour vous si vous voulez comprendre la racine du problème plutôt que gagner quarante minutes par jour. Pour vous si les essais contemporains sur l'attention, comme On vous vole votre attention, vous laissent sur votre faim : ils décrivent remarquablement le symptôme, jamais la cause. Pour vous si la prose vous importe autant que l'argument : Bernanos écrit une langue que personne n'écrit plus.
Reste le fait principal, difficile à digérer : ce texte a près de quatre-vingts ans et il a raison avant tout le monde. C'est aussi ce qui le rend inconfortable. Si le diagnostic était déjà posé en 1947, l'excuse de la nouveauté ne tient plus.